Archives 01/08/2026

D’inapte à tout poste à entrepreneur : les cinq mois qui ont changé ma vie

Entre août 2023 et janvier 2024, deux documents ont encadré ma vie professionnelle.

Le premier constatait mon inaptitude à tout poste à la FOL74.

Le second officialisait la création de LC Digital – Le Bureau.

Cinq mois seulement séparent ces deux moments. Pourtant, entre les deux, j’ai eu l’impression de traverser une période beaucoup plus longue. Il y a eu la fin d’un cadre que je connaissais, la peur de ne plus trouver ma place, puis la décision de ne pas attendre qu’une place toute faite apparaisse.

J’ai commencé à construire la mienne.

Août 2023 : une phrase qui dépasse le cadre médical

En août 2023, j’ai été déclaré inapte à tout poste au sein de la FOL74.

Sur le papier, il s’agissait d’une conclusion médicale liée au travail. Quelques mots administratifs, précis, presque froids. Mais lorsque ces mots concernent votre propre vie, ils ne restent pas sur le papier.

Inapte à tout poste.

Cette formulation peut rapidement s’installer dans la tête et devenir beaucoup plus large que ce qu’elle signifie réellement. On ne l’entend plus seulement comme l’impossibilité de poursuivre dans un environnement professionnel donné. On commence à se demander si l’on est encore capable de travailler, d’être utile, de porter des responsabilités ou d’imaginer un avenir professionnel.

À ce moment-là, je ne perdais pas uniquement un poste. Je perdais aussi un cadre, des habitudes, des collègues, un rythme et une partie de mon identité sociale.

Depuis l’arrivée de la sclérose en plaques dans ma vie en 2017, j’avais déjà dû accepter de nombreuses adaptations. Mais cette fois, la maladie ne modifiait plus seulement ma manière de travailler. Elle venait interrompre un chemin.

Quand le mot « inapte » finit par parler à votre place

Ce qui m’a le plus marqué n’est pas uniquement la fin de mon activité à la FOL74. C’est le doute que cette situation a fait naître.

Dans notre société, le travail occupe une place immense. Il structure les journées, apporte une reconnaissance et répond souvent à cette question toute simple : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? »

Quand le travail s’arrête pour une raison de santé, il faut apprendre à répondre autrement. Il faut aussi affronter le regard que l’on porte sur soi-même.

Je vivais déjà avec un handicap invisible, une fatigue imprévisible et un corps qui ne respectait pas toujours mes projets. À cela venait désormais s’ajouter une forme de déclassement intérieur : la peur que mon parcours professionnel soit derrière moi.

Il m’a fallu du temps pour comprendre une chose essentielle : être inapte à tous les postes d’une structure ne signifie pas être devenu incapable de toute activité.

Ce n’était pas un jugement sur mon intelligence, mes compétences, mon expérience ou mes idées. Ce n’était pas la définition de ma valeur. C’était le constat qu’à cet instant, les postes existants et mon état de santé n’étaient plus compatibles.

Cette nuance a tout changé.

Après la rupture, le vide

On raconte souvent les reconversions professionnelles à partir du moment où le nouveau projet commence à fonctionner. On montre le nom de l’entreprise, le logo, les premiers clients et les réussites.

On parle beaucoup moins de l’entre-deux.

Cette période où l’ancien monde s’est arrêté, mais où le suivant n’existe pas encore. Les journées n’ont plus la même structure. Les questions financières se mélangent aux questions de santé. Une idée peut sembler excellente le matin et complètement irréaliste le soir.

Durant ces mois, je n’ai pas vécu une transformation spectaculaire. Je n’ai pas eu, du jour au lendemain, une vision parfaitement définie de mon avenir.

J’ai douté. J’ai réfléchi. J’ai imaginé plusieurs chemins. J’ai essayé de comprendre ce que je pouvais encore faire, mais surtout dans quelles conditions je pouvais le faire durablement.

La question n’était plus : « Comment redevenir celui que j’étais avant ? »

Elle devenait : « Quel travail puis-je construire avec la personne que je suis aujourd’hui ? »

Ne plus chercher à entrer dans un poste déjà dessiné

Le salariat repose généralement sur un cadre conçu avant l’arrivée du salarié : des horaires, un lieu, des missions, une organisation et un rythme. Des aménagements sont parfois possibles, mais ils ne suffisent pas toujours lorsque la maladie impose une réalité trop fluctuante.

J’ai alors commencé à regarder le problème dans l’autre sens.

Et si, au lieu de chercher un poste dans lequel faire entrer ma santé, je créais une activité autour de mes capacités réelles ?

Je ne cherchais pas à échapper au travail. Au contraire, je voulais continuer à être actif, à créer, à accompagner et à prendre des responsabilités. Mais je ne pouvais plus faire semblant que mon énergie était illimitée ou que mon corps suivrait toujours un emploi du temps rigide.

Le projet de LC Digital – Le Bureau s’est construit à partir de cette réalité. Il devait me permettre de mobiliser mes compétences, tout en laissant une place à l’adaptation, à l’organisation et aux imprévus de la SEP.

Cette idée ne supprimait ni la fatigue ni les inquiétudes. Elle me redonnait cependant quelque chose que l’inaptitude m’avait fait perdre : une possibilité d’agir.

Créer une entreprise quand on vient d’être déclaré inapte

Créer son entreprise quelques mois après une inaptitude à tout poste peut sembler contradictoire.

Si je ne pouvais plus occuper un poste, comment pouvais-je devenir dirigeant ? Comment allais-je gérer les démarches, les clients, les responsabilités et l’incertitude ? Est-ce que je ne prenais pas le risque de reproduire, seul, les conditions qui m’avaient déjà épuisé ?

Ces questions étaient légitimes. Elles le sont encore aujourd’hui.

L’entrepreneuriat n’est pas une solution magique au handicap. Il ne protège pas des difficultés économiques, il ne garantit pas un rythme plus léger et il peut même pousser à travailler sans limite. Lorsque l’on crée son activité, personne ne vient spontanément vous dire qu’il est temps de vous arrêter.

Je ne voulais donc pas simplement créer mon propre emploi. Je devais inventer une autre manière de travailler.

Cela signifiait penser l’organisation avant la performance, accepter que certaines journées seraient moins productives et construire progressivement. Cela signifiait aussi apprendre à ne pas mesurer ma valeur au nombre d’heures travaillées.

Je ne savais pas encore exactement jusqu’où LC Digital pourrait aller. Mais je savais pourquoi je voulais le créer : pour que mon état de santé ne décide pas, à lui seul, de la fin de ma vie professionnelle.

Janvier 2024 : LC Digital – Le Bureau existe

En janvier 2024, LC Digital – Le Bureau est officiellement née.

Je pourrais présenter cette date comme une revanche. Dire que cinq mois après avoir été déclaré inapte, j’étais devenu entrepreneur. Ce serait une belle formule, mais elle ne raconterait pas toute la vérité.

La création de l’entreprise n’a pas effacé ce que j’avais vécu à la FOL74. Elle n’a pas supprimé mes handicaps, mes doutes ni mes limites. Elle ne m’a pas rendu invincible.

Elle a simplement ouvert une porte là où je ne voyais plus qu’un mur.

Au début, tout restait fragile. Une création juridique ne fait pas immédiatement une entreprise solide. Il fallait trouver des clients, préciser les services, organiser le travail et faire connaître le projet. Il fallait surtout vérifier, jour après jour, que ce nouveau cadre serait réellement plus compatible avec ma santé.

Mais pour la première fois depuis l’annonce de mon inaptitude, je n’étais plus uniquement face à ce que je ne pouvais plus faire. J’étais à nouveau tourné vers quelque chose à construire.

Ce que ces cinq mois ont changé

Avec le recul, cette période a transformé ma manière de considérer le travail.

Avant, j’associais facilement la capacité professionnelle au fait de tenir un poste, de respecter un rythme et de répondre à un cadre existant. Aujourd’hui, je sais que les compétences peuvent continuer à exister même lorsqu’elles ne peuvent plus s’exprimer de la même manière.

Je sais aussi qu’une inaptitude professionnelle peut être vécue comme une blessure identitaire. Le mot reste longtemps. Il faut parfois se le ré-approprier, le remettre à sa juste place et refuser qu’il résume toute une personne.

Je n’ai pas créé LC Digital pour démontrer que le médecin du travail avait tort. L’inaptitude répondait à une situation réelle. J’ai créé LC Digital parce que cette situation m’obligeait à chercher une autre voie.

Ce n’était pas la négation de mes limites. C’était une tentative de bâtir avec elles.

Je ne suis pas passé de l’échec à la réussite

Mon histoire entre août 2023 et janvier 2024 n’est pas celle d’un homme qui aurait refusé de tomber et tout surmonté par sa seule volonté.

J’ai bien été arrêté dans mon parcours. J’ai connu le doute et la peur de ne plus avoir de place. Et créer une entreprise ne m’a pas dispensé d’apprendre à ralentir, à demander de l’aide, à déléguer et à écouter davantage mon corps.

Je ne suis pas passé de l’échec à la réussite.

Je suis passé d’un cadre devenu impossible à une possibilité nouvelle.

La différence peut sembler subtile, mais elle est importante. Elle évite de transformer l’entrepreneuriat en exploit héroïque et l’inaptitude en défaite personnelle.

Aujourd’hui encore, je dois composer avec la sclérose en plaques. LC Digital a évolué, les projets se sont développés et d’autres personnes ont rejoint l’aventure. Pourtant, l’origine de cette entreprise reste liée à ces cinq mois durant lesquels j’ai dû répondre à une question profondément personnelle :

Que faire lorsque le monde du travail vous dit qu’aucune place existante ne vous convient plus ?

Ma réponse a été de commencer, modestement, à en construire une autre.

À celles et ceux qui traversent cette période

Si vous venez d’être déclaré inapte, je ne vous dirai pas que tout arrive pour une raison. Je ne vous dirai pas non plus que vous devez créer une entreprise ou transformer immédiatement cette épreuve en opportunité.

Une inaptitude peut faire mal. Elle peut provoquer de la colère, de l’inquiétude et un véritable sentiment de perte. Il est légitime d’avoir besoin de temps.

Mais j’aimerais partager ce que j’ai fini par comprendre : un avis d’inaptitude décrit une incompatibilité professionnelle à un moment donné. Il ne résume pas tout ce que vous êtes encore capable d’imaginer, d’apprendre, de transmettre ou de construire.

En août 2023, un document a fermé un chapitre de ma vie.

En janvier 2024, un autre en a ouvert un nouveau.

Entre les deux, il n’y a pas eu de miracle. Il y a eu des doutes, du travail, des choix et une autre façon de penser ma place.

LC Digital – Le Bureau est née dans cet espace-là.

Pas contre la réalité de mon handicap.

À partir d’elle.

Et vous, avez-vous déjà dû reconstruire votre vie professionnelle après une décision médicale ou un événement de santé ?